LA CRUCHE CASSEE

C’était au début d’un trimestre. Nous avions, l’ex-capitaine Rochet et moi, généreusement fêté la sainte Touche, et notre journée de bombance s’achevait dans une brasserie de la rue Basseville où fréquentent les Alsaciens-Lorrains du faubourg Poissonnière. Déjà Rochet, repris d’appétit après avoir vidé deux ou trois chopes, lorgnait un jambon, luisant comme un brasier à travers la fumée des pipes, des pyramides de choucroute, blonde comme les cheveux d’une Gretchen, des saucisses, des cervelas couleur de bronze, des Ruckens couleur d’or, bref tous les éléments d’un souper de Gambrinus.
Tout à coup une voix forte et martelée, roulante et grondante comme la foudre dans un lointain orage emplit la salle de son tonnerre ; la conversation et les jeux en furent interrompus ; puis quelques têtes curieuses et surprises se levèrent, sourirent avant de se baisser et l’un de nos voisins de table murmura, avec un haussement d’épaules : « C’est encore ce diable de Sieker ! »
J’en conclus que ce diable de Sieker ne méritait aucune attention.
Cependant Rochet se haussa pour le voir : une main appuyée sur la table, le cou tendu, fixant sur l’orateur un œil bleu étrangement dilaté. Dévisagé de la sorte, Sieker n’en parut ni troublé, ni offensé ; excité, peut-être enchanté de cette marque inattendue d’intérêt, il se mit à secouer avec une espèce de furie sa bonne grosse tête de reitre courtaud et pansu et déclama tout d’une venue :
- Et moi je vous dis, nom de Dieu, que nous sommes foutus ! La bêtise et la lâcheté débordent. Nous avons peur de notre ombre, comme les ivrognes et les enfants. Cochons avec ça, nous voulons jouir, nous empiffrer et riboter comme des filles. Il n’y a plus que les saletés et les paillardises qui nous amusent. Les conteurs foisonnent et ceux qui ne le sont pas voudraient l’être : le souteneur n’est-il pas un élu, un privilégié ; et ne tenons-nous pas pour l’égalité quand même ? Les lois nous embêtent, le travail nous scie le dos ; il nous faut la liberté de ne rien faire avec le droit de ripailler gratis. Quant aux patriotes, qui la trouvent mauvaise et qui grognent : des raseurs ! Est-ce qu’on nous ficher la paix à la fin avec le service militaire ? Plus d’esclavage, assez de discipline comme ça ! La guerre, c’est le vieux jeu, la revanche, une blague. Parlez-moi de la fraternité des peuples : voilà du neuf. Si les Prussiens viennent, on leur fera pst ! pst ! ils lâcheront leurs chefs et l’on s’embrassera. Imbéciles ! S’ils apercevaient seulement l’ombre d’un mannequin coiffé d’un casque pointu, ils n’auraient pas assez de leurs deux jambes pour détaler… Ah ! mes pauvres amis d’Alsace, mieux vaudrait oublier et vous résigner : l’heure de la délivrance ne sonnera jamais !
Durant ce flux de phrases heurtées, brutales, vulgaires à dessein, j’observais l’attitude inquiétante de mon ami. A demi debout, penché, Rochet ne bougeait pas, mais l’étonnement, l’irritation, l’ironie, se peignaient sur sa physionomie mobile ; on eût dit qu’il se moquait de Sieker et qu’il voulait lui fermer violemment la bouche, ses lèvres plissées dédaignaient, et parfois s’ouvraient comme pour injurier. Il parvint heureusement à rester maître de lui, se contenta d’interpeller froidement Sieker :

- Monsieur, vous plairait-il de m’apprendre à qui vous en avez ?
Sieker s’approcha, et, m’ayant reconnu, me tendit la main.
- A qui j’en ai, fit-il, sur un ton radouci, mais à coup sûr, ce n’est pas à vous, monsieur, et je vois bien que j’ai devant moi un homme d’honneur et un brave.
- Sieker, exliquai-je, est le meilleur fils du monde ; seulement il a l’habitude de préparer tout haut ses premiers Paris de « Patriotes » et tu viens justement d’assister à l’improvisation quotidienne.
- Ma foi, dit Rochet, je croyais que c’était pour de bon et j’étais loin de supposer que monsieur fût un rhéteur.
- Halte là ! s’écria Sieker ; je dis et j’écris ce que je pense, et vous m’approuvez, j’en suis convaincu.
- Oh, oh ! cela dépend ! rectifia mélancoliquement l’ex capitaine.
- Et quoi, insista le journaliste, ne savez-vous pas qu’on ne veut plus être soldat, que les demandes d’exemption pleuvent au ministère de la guerre, et que les conseils de révision inspectent cent fois plus d’estropiés et de mutilés volontaires qu’à l’époque du service de sept ans ?
- Connu, vieille histoire ! Et après ?
- Comment après ? La couardise générale ne vous indigne pas, vous - si je ne me trompe pas -un vieux soldat, un officier ?
- Pardieu non, déclara Rochet, toujours tranquille, tandis que Sieker s’exaltait, haussait la voix et faisait de grands gestes – pardieu non ; la reculade de ces conscrits, qui fuient la garnison, me semble toute naturelle. Ils préfèrent le travail ou la misère, libres, à la servitude réglementaire ; c’est fâcheux peut-être, mais c’est bien de notre temps et de notre humanité. Oh ! si c’était en campagne, je ne dis pas. J’ai fait fusiller pour l’exemple trois ou quatre poltrons qui s’étaient fait sauter l’index pour ne pas tirer un coup de fusil : gribouilles qui croyaient ainsi sauver leur peau. Mais, en temps de paix, je ne me sens pas le courage de les blâmer…
- Voyez-vous, reprit-il, après un silence, voyez-vous, l’armée, c’est le puissant athlète taillé, élevé, dressé, entraîné pour la lutte, et qui s’ennuie mortellement, s’abêtit à marcher à quatre pattes, quand il n’a pas devant lui d’ennemi avec qui s’empoigner, se battre, se déchirer les chairs. Il lui faut le combat sans trêve ; sans quoi elle devient féroce pour elle-même. Les tortures qu’elle s’inflige alors pour se distraire sont inouïes : j’en connais qui tuèrent dans l’œuf l’enthousiasme enflammé des jeunes. Patriote, tout le monde l’est de dix-huit à vingt ans. Au bout d’un an de garnison, on a quelquefois de « l’esprit de corps » - mais du patriotisme réel, pas l’ombre : ceci tue cela. Ce n’est pas de l’abnégation qu’il faut pour vivre dans ce milieu conventuel. C’est l’annihilation de tout son être : volonté, cœur, intelligence, tout enfin. Vous parlez de lâcheté, M. Sieken ; qualifiez-vous ce mot flétrissant la peur d’aller au feu ou celle de moisir dans une caserne ? d’égorger un homme que l’on ne connaît pas ou d’être égorgé par lui ? Qu’est-ce que cela ? J’ai vu des chefs ennuyés envoyer aux travaux publics, au bagne, au poteau, déshonorer ou perdre d’inoffensifs jeunes gens, afin de rire un peu. Cruels par désœuvrement jusqu’à la rage du mal. Comment appellerez-vous cela, M Sieker ?
- Vous exagérez, s’écria-t-on autour de Rochet, de telles infamies sont impossibles.
- Impossible ? dit Rochet, sans autrement s’émouvoir. Je pourrais vous en citer plus de preuves, et d’exemples, que vous n’auriez le temps d’en entendre. Mais, tenez : voici précisément une histoire… une histoire dont je fus témoin… elle est courte…
On se rapprocha pour mieux l’écouter.

II

Donc, commença-t-il, mon régiment tenait garnison à Agen et logeait à la caserne du Gravier, tout près de la bourbeuse Garonne et de larges promenades où s’ouvre encore la célèbre boutique du perruquier-poète Jasmin, ce dernier des troubadours.
Quant à moi, j’étais sergent et rudement fier de mes sardines, je vous prie de le croire. Sergent à dix-huit ans et juste au bout, jour pour jour, de mes premiers douze mois de service. Il n’en fallait pas plus, alors, pour me tourner la boule. Toutes les ambitions me semblaient permises ; j’avais vraiment, en imagination, un bâton de maréchal dans ma giberne, et la loyauté, la droiture militaires, me paraissaient non moins certaines que mon propre avenir dans la noble carrière des armes.
Peu de jours après ma nomination, je me trouvais de garde à la porte du quartier, lorsqu’un garçon du pays s’y présenta et dans le patois rocailleux des causses, essaya de faire entendre qu’il s’était enrôlé « soldate » et désirait parler à « moussiou le chef de poste ». Mes hommes, presque tout recrutés à Metz, ne le comprenant pas, me l’amenèrent. Je lui fis les questions d’usage : de quel village était-il ? - où s’était-il engagé ? – Avait-il des papiers ?
Il répondit confusément, mais le mot « papiers » le frappa : oui, il avait des papiers et se mit à les chercher dans sa veste de gros velours. Mais il ne les trouva pas, crut les avoir perdus, et tout en jurant de plusieurs « nom des Dieux ! » vida toutes les poches de ses vêtements, étala sur la table son mouchoir à carreaux, sa tabatière à queue de rat, sa bourse en peau de chèvre, la photographie d’une payse, d’autres menus objets. Enfin, au bruit des rires et des huées que sa mine dépitée, stupéfaite, hagarde, ahurie et ses gestes grotesques, ses cris gutturaux, provoquaient chez les hommes de garde, il atteignit les malheureux papiers dans la tige d’une de ses bottes. Quand, tout penaud, il les eut tirés de cette cachette, ce fut, dans le poste, une énorme explosion de ricanements et de blagues. Le caporal prit du bout des doigts les papiers et me les présenta en se pinçant les narines. Un fusilier chantonna : Ah ! il a des bottes, il a des bottes, Bastien ! … Quolibets, nargues salées, tombèrent comme grêle sur le nouveau, qui nous regarda tous avec une lueur de colère dans les yeux, en mâchonnant ses éternels « nom des Dious »
Je me hâtai de mettre fin à cette scène en donnant l’ordre de conduire la recrue chez l’adjudant, et le tumulte s’apaisa. Toutefois, un loustic parisien salua son départ d’une dernière flèche : « Loufoque ! » lui cria-t-il dans l’argot du faubourg.
Loufoque, fou, certes le pauvre diable que son sort livrait aux sarcasmes, aux fumisteries des chambrées, ne l’était pas. Cependant, ce mot fut pour moi le pronostic de sa destinée.
N’était-ce pas déjà comme un arrêt prononcé par ses camarades ?
Pour injuste et stupide qu’il fut, cet arrêt serait sans appel. On avait tant besoin de s’égayer, les occasions de rire étaient si rares au bataillon, qu’on allait accueillir avec ivresse, pour en user sans trêve ni miséricorde, cet excellent plastron à nazardes. Malheureusement pour lui – le nouveau n’était pas seulement en apparence, une espèce d’animal singulier, comme un mouton à cinq pattes ou un veau à deux têtes, curieux, drôle et pacifique, il pouvait, irrité, devenir loup, et poussé à bout, mordre : intelligence bornée, soit ! mais caractère susceptible de résistance et capable d’énergie. Cela se lisait couramment dans les traits ramassés de sa face obscure, au front bas, mais au poil rèche, et aux yeux vifs sous d’épais sourcils comme braise sous la cendre.
Entre parenthèses, il faut vous dire que nous avions déjà au régiment une bonne tête de turc dans un pauvre être érotique, presque idiot, que l’on gardait, sans l’utiliser, parce que, disait-on, il simulait la folie, afin d’obtenir un congé de réforme qu’on lui refusait obstinément. Déguenillé, sale, obscène, ce satyre errait sans cesse dans les cours de la caserne, sautait, courait, éjaculait des phrases incohérentes, et, dès qu’on l’abordait, vomissait des injures. Or cet étrange soldat possédait le don de divertir le régiment tout entier. Il rendait jovials les plus moroses, et quiconque s’ennuyait ne manquait pas d’aller, pour s’amuser un peu, provoquer un accès de priapisme chez le dément sérieux.
Un mois à peine après l’arrivée du nouveau - immatriculé sous le nom de Jean Guellon – mon pronostic se réalisait. Tout de suite, sa compagnie s’était gaussée, avait joui de lui. Puis la réputation de ce phénomène si recherché : un toqué, avait grandi et déjà il n’était pas un homme du bataillon qui n’en ouï conter d’impayables balourdises et qui, pour sa part, ne lui fit, à l’occasion, quelque méchante farce.
Un mot me résumera : c’était déjà, dans le langage de tous, du simple pioupiou à l’adjudant, un émule de Sévier : "Sévier numero 2"
Jean Guellon endura d’abord sans se rebiffer les « plaisanteries » de ses camarades, s’imaginant peut-être que tous les nouveaux en éprouvaient de pareilles, et qu’en n’y faisant pas attention, il lasserait les chercheurs de noises. Il se prêtait volontiers aux jeux de la chambrée, il en riait même quelquefois, avec les côtes meurtries et le nez en sang. Car la cruauté était de la partie. Souvent un godillot suspendu au-dessus de la tête de Guellon endormi, lui tombait brusquement sur la figure et l’écrabouillait. Ou bien la couchette, où la victime reposait, disposée en « en bateau » chavirait au risque de lui rompre les os. D’ailleurs on variait son supplice. La nuit une douche d’eau glacée le réveillait en sursaut, et c’était sa propre gamelle, attachée au plafond, qui la lui versait. Il connut la douceur du lit en « porte feuille » ou rempli de poil à gratter, en dissimulant dans ses profondeurs une baïonnette, des clous, des épingles. On le peignait au cirage pendant la nuit : on cacha ses souliers dans son sac ; on écrivit à la craie sur son dos, et quant aux corvées désagréables,, toutes lui revenaient de droit. On ne voyait que lui nettoyer, le balai en mains, les corridors, les cours, les communs, et l’on se rassemblait pour voir la drôle de mine qu’il faisait en prenant l’oreille à « Jules ». Ces vexations glissaient sur le sujet sans le blesser – du moins en apparence car ces montagnards amassent secrètement de terribles rancunes.

III

Un jour, je ne sais plus sous quel prétexte, une bonne âme proposa de passer Guellon à la couverte. Vous savez en quoi consiste cette « distraction » Quatre hommes prennent chacun le coin d’une couverture de lit, dans laquelle on jette pèle mèle de souliers, des brasses, des fourreaux, des ceinturons, des gamelles, enfin le condamné ; et crac, d'un mouvement sec du poignet, les tourmenteurs font tout sauter en l’air ; puis la couverture abaissée, tout retombe à ras du sol, se relève et retombe. Après trois ou quatre tours de cette danse, le patient, bosselé par vingt projectiles, éreinté, contusionné par ses chutes est assez mal en point : beaucoup vont à l’hôpital, quelques-uns meurent d’une rupture de l’échine ; mais ce sont là de ces accidents qui n’ont jamais empêché personne de rire tout son saoul.
Jean Guellon vit tendre la couverture et ne sourcilla point, rencogné, il attendait, mais quand on fut pour le saisir, il envoya d’un coup de poing rouler à terre le premier des assaillants, pocha l’œil du second, se défendit des pieds, des dents contre les autres et s’étant donné de l’air, saisit au ratelier d’armes un fusil garni de sa bayonnette, l’agita d’un geste d’escrime, comme s’il eut voulu piquer dans le tas, et cria : « qui m’approche je lui crève la paillasse ! »
On eut peur et Guellon l’échappa belle. Mais alors, d’un objet de pitié et de risée qu’il était, il devint un objet de haine. Il avait regimbé, il le paierait cher. Plus de farces, plus de brocards ; tout ce jeu fit abandonné sur le conseil d’un caporal : « Il faut que le nouveau mange du clou et il en mangera. »
A partir de ce moment, Guellon ne quitta plus le quartier. Consigné, enfermé à la salle de police pour le moindre oubli, la plus légère faute, il ne sortait d’une punition que pour en subir une autre. La haine vouée à ce pauvre diable s’étant communiquée du caporal au sergent, gagna bientôt le sergent major et de grade en grade, la contagion s’étendit aux officiers, le commandant même en fut atteint. Aux parades, aux inspections, aux revues, aux exercices dehors ou dedans, Goellon parut négligé, mal astiqué ; il pêchait contre l’ordonnance : ses boutons ne luisaient pas assez, son fusil avait des rouilles, il manquait une brosse ou une aiguille dans sa trousse. Que sais-je ? Vous connaissez le proverbe : quand on vut tuer son chien…
Son folio de punitions se remplissait à vue d’œil, et son nom, à chaque instant prononcé au rapport, exaspérait le colonel, il se fit un devoir de changer sa consigne en salle de police, la salle de police en prison, la prison, en cachot. Pauvre garçon, franchement la vie lui devenait dure, il sentait peser sur lui l’écrasante animosité d’une foule que l’ennui rendait féroce. Cette meute d’hommes à ses trousses ne le lâchait pas un instant, il en entendait les haletants coups de gueules : elle allait l’atteindre, il ne pouvait lui échapper. Il était aux abois, rendu, perdu, écharpé, dépecé comme une bête de chasse.
L’ombre envahissait cette intelligence effrayée, une colère rentrée, dévorée; sans mesure lui brûlait le cœur. Qu’avait-il fait ce paria, pour être ainsi traité ? Il aurait voulu le savoir, s’excuser, demander pardon à ses persécuteurs, les implorer à genoux, mais ils étaient trop nombreux pour l’écouter, et il songeait que sa douleur les eut fait rire. Il aurait aussi voulu se venger ; mais de qui ? mais de quoi ? mais comment ?
Il se débattait dans ce mystère.
Cependant le dénouement approchait. Voici de quelle façon il fut amené : je me suis trouvé intimement à cette dernière partie de l’histoire de Jean Guellon et ne l’oublierai de ma vie.
Une fois encore, j’étais de garde au quartier ; assis devant la porte, sur un banc. Un soleil ardent chauffait la cour, et dans une place choisie exprès, en pleine lumière blanche, aveuglante, juste en face de moi, le peloton de chasse, commandé par le vieux Strumph, sorte d’exécuteur juré du règlement, vint s’aligner.
Naturellement le nouveau, puni de prison, était là. Les mouvements d’armes largement espacés par la lenteur calculée des commandements, fatiguait ses muscles ans lui arracher une grimace. Mais un groupe de sous-officiers joyeux vint à passer devant lui, et parmi eux, le sergent major Cecaldi, un petit corse méchant par vanité, qui s’avisa de l’aguicher, pour divertir la galerie.
- Voyez, dit-il, comment cet animal tient son fusil !
Il parlait, vous m’entendez, de Jean Guellon qui fit la sourde oreille; d’ailleurs, il manoeuvrait correctement. Ceccaldi comptait sur quelque remarque, un geste, un murmure d’insubordination ; vexé de n’avoir rien obtenu, il s’avança vers le peloton, répéta : « Bougre d’animal, ne m’as-tu pas entendu ? Je vais t’apprendre à porter ton fusil comme un cierge ! Guellon regarda fièrement le vieux Strumph, mais ne bougea pas. Sur quoi Ceccaldi, très offensé, hors de lui, bondit vers le soldat, le prit aux épaules, le secoua vigoureusement, et de la main lui effleura la joue.
Pour le coup, Jean Guellon perdit patience. « Canaillou ! cria-t-il d’une voix que la colère étranglait. Cette injure étouffée, nous l’entendîmes à peine, mais nous vîmes distinctement le joli sergent-major rouler dans la poussière, se relever, écumant, frénétique et courir à Guellon, redevenu calme, , mais très pâle.
- Arrëtez-le, hurla-t-il, arrêtez ce misérable, il m’a insulté et frappé ; il m’a menacé de sa bayonnette !

IV

Jean Guellon fut illico réintégré dans sa prison et l’on construisit son procès. Il avait insulté, frappé, menacé de mort son supérieur, au grand jour, devant vingt témoins. Ce forfait couronnait la série de ses crimes. Son compte était bon. Sans doute on eut de plus d’une manière pu l’excuser, le justifier : un mot de vérité le sauvait ; mais ce mot, personne ne se souciait de le dire… le bouffon rebelle n’était plus drôle, n’avait au régiment que des ennemis ou des indifférents .

Moi seul, peut-être…


*
* *

Huit jours après cette scène, je me rendais en nombreuse compagnie à Bordeaux, où nous convoquait la justice militaire de la 14ème division. Comme les autres, j’étais cité en qualité de témoin à charge contre, disait le grimoire du greffier, le nommé Jean Guellon, passible de la peine de mort en vertu du code pénal militaire.
Ce que fut ma déposition, vous le devinez. Malgré les insidieuses questions du capitaine rapporteur auquel à tout prix il fallait un coupable, j’essayais de défendre l’accusé. Je dis le rôle odieux de Ceccaldi, sa provocation, ses injures, ses violences.
Jean Guellon, ajoutai-je, est un être inoffensif, ce que dans ces campagnes on appelle « un innocent ». Il a eu peur et il a riposté ! Mais qu’en fut-il advenu si le sergent major que le peloton de punition ne regardait nullement, ne s’en fut pas mêlé ? Vous n’auriez devant vous ni accusateur, ni accusé, ni défenseur. A mon avis, cependant, cette affaire comporte un coupable et le coupable est Ceccaldi.
- Peste ! dit le rapporteur, riant jaune : quel avocat chaleureux vous faites, sergent ! D’honneur, Guellon serait votre parent que vous n’auriez pas la langue mieux pendue. Savez-vous qu’il en cuit parfois d’être aussi persuasif, et que cela ne prouve pas un amour bien jaloux de la discipline ? Savez-vous aussi que votre déposition contredit celle de vos camarades ?
- J’ai témoigné selon ma conscience.
- Un grand mot, fit la capitaine en hochant la tête…Persistez-vous à signer votre déclaration ?
- Oui, mon capitaine.

*
* *


Quand Jean Guellon comparut devant ses juges, il s’affaissa plutôt qu’il ne s’assit sur la sellette des accusés. Le régime préventif avait creusé et jaunit ses traits, ses yeux dardaient des lueurs farouches. Cependant son air de souffrance et sa jeunesse touchèrent de compassion quelques bonnes âmes des assistants et j’entendis une vieille femme soupirer d’un ton dolent : « Oh ! le pauvre ! » Ces marques de sympathie lui demeurèrent inconnues.
Lorsqu’il se vit le point de mire de tous les regards, en face des membres du Conseil en grand uniforme, il se mit à trembler comme une feuille au vent. La solennité du tribunal le pétrifia. La voix du greffier énonçant une à une la longue suite de ses abominations lui déchira l’oreille. Il ferma les yeux pour se soustraire à ce spectacle terrible et plongea sa tête dans ses mains pour ne rien entendre.
Depuis qu’il était entré une jeune fille, placée sur les premiers bancs de la salle, s’agitait, chuchotait et levait son mouchoir pour qu’il l’aperçut. C’était une gentille brunette, rose sous le hâle doré de ses joues, portant le costume d’une paysanne du Languedoc et coiffée d’un foulard à la Bordelaise. Elle s’évertuait en pure perte, quand l’avocat d‘office se pencha vers son client et lui parla tout bas. Instantanément Jean Guellon se redressa, tressaillit et échangea avec sa douce un regard chargé de passion, de regret, de douleur où il mit toute son âme.
Cette rencontre fut d’abord salutaire. Il puisa dans les yeux de sa belle un peu de courage et d’espoir, et répondit aux premières questions du président sur un ton assez ferme.
Mais l’interrogatoire se prolongeant lui fit perdre contenance ; il pleura, et ses réponses, coupées de sanglots, de hoquets, ressemblèrent aux bêlements d’une brebis malade.
Les témoins ayant déposé, ce fut au commissaire du gouvernement de prendre la parole. Il se leva ; un grand silence plana sur l’audience. Ce magistrat était ancien chef d’escadron, taillé en hercule, moustachu, martial en diable et s’escrimant de la langue comme il eût fait de sa batte
Son discours fut bref.
Messieurs, dit-il, Jean Guellon a insulté, frappé, menacé de mort son supérieur. Là-dessus point de discussion possible. C’est avéré, et les dénégations du malheureux que vous avez devant vous ne font rien à l’affaire ; d’ailleurs les antécédents de ce mauvais soldat sont déplorables. En six mois de service, il a subi plus de punitions qu’un vétéran ; il est donc incorrigible ; et si vous en pouviez douter, il me suffirait de vous révéler la conduite qu’il a tenue en ces derniers jours pour vous ranger à mon avis. Oui, messieurs, ce coupable, ce prévenu du crime que notre code châtie justement de la peine capitale, loin de se repentir, n’a pas craint, dans sa prison même, de vous jeter un dernier défi. Il a, au mépris du règlement intérieur, de l’honneur, du devoir, il a brisé une cruche, messieurs, une cruche !
De quel accent indigné il articula ces mots : « Messieurs, une cruche ! » je n’essayerai pas de vous en donner l’idée. La large face pourpre du commissaire du gouvernement exprimait l’horreur, l’épouvante, la surprise, l’indignation, les sentiments les plus impétueux.
Dès lors il fit de cette cruche la matière de son réquisitoire. Il la décrivit minutieusement et n’omit pas d’en relater la touchante histoire. C’était une bonne cruche, une cruche ancienne, la cruche hospitalière des prisonniers. De tous les hommes plus ou moins endurcis qui s’étaient abreuvés à cette cruche, pas un n’avait attenté à sa solidité éprouvée. Cette cruche était entière, d’un grès vierge d’offense. Nulle brèche ne la déparait. Qui pourrait évaluer le temps que cette cruche eût encore duré, les services qu’elle eût rendus, si la stupidité et la lâche vengeance d’un vandale ne l’avait brisée ?
Ces espérances sont à néant. Mais la cruche cassée réclamait une expiation nécessaire, car les débris de cet ustensile avaient rejailli sur le drapeau jusqu’alors sans tache du 108ème; et pour rendre à ce glorieux régiment tout son prestige compromis, le commissaire du gouvernement exigeait le sang de Jean Goellon, en vertu des articles sus visés du code pénal militaire.
Ce speech impressionna visibmement les messieurs du Conseil et l’avocat d’office vit bien qu’il ne serait pas écouté s'il plaidait l’innocence. Comme il était élevé dans les plus sages principes, il rengaina son éloquence pour une meilleure occasion et se contenta d’alléguer que son client était irresponsable. Pour avoir brisé une cruche qui ne lui avait rien fait, sinon du bien, ne fallait-il pas qu’il fût absolument fou ? Pour conclure, il sollicitait au moins l’indulgence du tribunal.
Le colonel président – qui n’avait cessé de s’entretenir avec son voisin de tout autre chose que du procès, accueillit la péroraison de l’avocat avec un sourire approbatif, et demanda poliment à l’accusé s’il n’avait rien à ajouter à la généreuse plaidoirie de son défenseur. Jean Guellon, abasourdi, se taisait, mais un gendarme l’ayant choqué du coude, il sursauta et cria : « Je n’ai pas cassé la cruche exprès !... » Ce fut l’unique phrase de sa protestation, dont le public, les gendarmes, le greffier et le commissaire du gouvernement rirent de bon cœur en dépit de la gravité du lieu et de la circonstance. Cependant le Conseil n’en avait pas saisi un traître mot, étant passé dans la salle des délibérations pour en finir plus vite et s’en aller diner plus tôt.
Le verdict de ces messieurs : « Au nom du Peuple français » morceau d’une rare concision, déclara que Jean Guellon, reconnu à l’unanimité des voix coupable de tout ce qu’on lui imputait serait dégradé militairement et passé par les armes.
Le condamné, déjà frappé de stupeur et demi mort, écouta la lecture de cette sentence avec une apparente insensibilité. Un cri déchirant de son amie n’est pas même le pouvoir de le tirer de sa léthargie. Cette jolie fille s’évanouit et se fût brisé la tête sur un gradin, si de charitables personnes, en la recevant dans leurs bras, ne l’eussent préservée du sort infortuné de la cruche cassée par son « novio ». On l’entraîna hors de la salle dans le même temps qu’on emmenait Jean Guellon, les poings serrés par le cabriolet, dans la cellule des condamnés à mort.
Ces amants ne se revirent jamais.
L’homme, abîmé dans une prostration imbécile, se laissa fusiller plus facilement qu’un chien, un mois et demi après son jugement. Il reçut douze balles dans le corps et comme il ne remuait plus, le « coup de grâce » lui fut épargné.
La jolie fille perdit la raison et fut internée à l’asile de Cadillac où elle peut bien être encore. Si vous la voyiez, elle vous raconterait l’émouvante histoire de son ami. C’était, à l’en croire un ange d’abnégation : il s’était enrôlé pour exempter du service son frère ainé dont le travail soutenait l’existence de leur mère infirme et très âgée.
Les visiteurs lui semblent-ils douter de son récit, elle ne se fâche pas, mais elle s’éloigne, et pendant sa promenade éternelle et solitaire, elle chante doucement ces couplets d’une complainte mélancolique que je vous traduis du patois languedocien :


Bonjour, mam’zelle Annette,
Je viens d’un coeur joyeux
Seul dans ta chambrette
Te faire mes adieux.
Je renonce à tes charmes.
Tu dois savoir pourquoi :
Je vais prendre les armes
Au service du Roy.

*

Tu parles de service
Toi qui n‘es qu’un enfant.
Tu feras l’exercice
Pendant le mauvais temps.
Tu verras passer la ronde
Des majors, des commandants,
Tu regretteras ta blonde
Mais il ne sera plus temps.