Ecrit en 1889

La nouvelle aristocratie


De jour en jour se constitue la plus menaçante aristocratie et la plus terrible ; et les nouveaux dogmes de science, ainsi que les raisonnements de l’Economie Politique, la proclament inévitable. La pensée, qui triompha du droit divin, devra se prosterner devant la Royauté de l’Argent, elle le doit déjà : esclave, elle est vaincue et doit porter les chaines d’un éternel esclavage.
Bientôt, à l’exception d’un petit nombre de privilégiés élus du hasard, que leur naissance fera libre, la plupart, l’immense majorité des hommes ne vivront plus que par la tolérance de quelques maitres de l’or omnipotent, les uns d’un travail ou d’une fonction serviles accordés comme des faveurs, les autres d’une aumône dégradante. Et tous, courbant la tête sous le joug, sacrifieront au dieu Capital !
D’ici longtemps encore, toujours peut-être, l’homme devra se soumettre aux forces aveugles de la lutte pour la vie, et des révoltes promptement étouffées n’auront pour résultat que de le river plus étroitement à la chaine de la Fatalité. "

Ce texte, qui précise au début : "écrit en 1889" et s'achève par des guillemets, a peut-être été publié, mais je n'ai pas pu en retrouver la trace dans les revues où les articles de Louis Baron paraissaient habituellement. Il figure dans ls Carnet-1

Le texte qui suit - rédigé 17 ans plus tard par Louis Barron - donc en 1896 - exprime l'amertume d'un intellectuel qui a courageusement combattu pour l'égalité et la justice sociale en participant à la Commune de Paris, et qui l'a payé très cher, non seulement par la déportation en Nouvelle Calédonie, mais aussi par les difficultés financières résultant du secret plaisir - à son retour du bagne - que prirent les vainqueurs à lui montrer que son combat pour l'égalité n'avait été qu'un rêve absurde, une lutte vaine pour une utopie : ceux qui avaient désormais le pouvoir de décision dans l'édition et la presse pouvaient montrer que l'égalité n'était qu'un mot vide de sens - en particulier entre celui qui voulait vivre de sa plume et ceux qui avaient le pouvoir d'accepter ou non de publier les articles rédigés par lui.

 

1906 Janvier.

Après 17 ans, qui nous conduit à l’âge mûr, heurté de la vieillesse, mon expérience des choses de mon temps confirme ces réflexions. Mais je ne peux me dissimuler que ce que je pense de notre avenir à nous, Français issus de la Révolution, tous les peuples, à un certain stage de leur histoire, l'ont également pensé. Il n’en est pas un seul qui n’ait rêvé l’égalité entre les hommes, et qui ne se soit réveillé de ce rêve sous le despotisme de la force militaire ou de la puissance de l’argent. Ce fut sans aucun doute , pour détourner de leur pays le fléau pressant des révolutions «sociales» que les conquérants assyriens, égyptiens, indiens, mongols, qu’Alexandre le grand, que Rome, entrainèrent les plus énergiques niveleurs dans des guerres où ils purent assouvir l’ambition de pouvoir et de richesses qu’ils colorent, de bonne fois, lorsqu’ils sont pauvres, des mots vides de sens, de justice et d’égalité sociales.

Carnets-1